Écrit par Mahdy Ibn Salah  •  Catégorie : Maqdissisme  •   •  Affichages : 2813

 

Second Point

 

Il est réducteur de considérer la démocratie comme une religion ou de l'associer absolument à de l'associationnisme

 

Selon le Cheikh al Maqdissi la démocratie est une religion mécréante parce que :

  • « la démocratie est la législation par le peuple ou le pouvoir du taghout, elle n’est pas l’Ordre d’ALLAH (le Très Haut).

  • la démocratie est le pouvoir du peuple ou du taghout, conformément à la constitution et non pas conformément à la loi d’ALLAH (le Très Haut).

  • la démocratie est un fruit de l’infecte laïcité, et sa fille bâtarde… Parce que la laïcité est une théorie de mécréance qui tend à l’éloignement de la religion de la vie quotidienne, et à la séparation de la religion avec l’état et le pouvoir. »1

 

Réponse

 

C'est une erreur de limiter la démocratie à sa signification de « pouvoir par le peuple » même si l'étymologie du terme nous y invite car il existe justement différentes formes de démocratie en fonction de la nature et des limites de ce « pouvoir », ainsi que de l'entièreté ou de la fraction de la participation de la population à celui-ci. Si le pouvoir absolu est accordé à toute la population alors effectivement nous avons à faire à un système organisationnel associateur et mécréant car un verset du coran affirme : « Et si tu obéis à la majorité de ceux qui sont sur la terre, ils t’égareront du sentier d’Allah. » Et un autre soutient : « Ou bien auraient-ils des associés [à Allah] qui auraient établi pour eux des lois religieuses qu'Allah n'a jamais permises? »2Or, dans la réalité, la démocratie absolue n'a jamais réellement existé ! Même Socrate, le père de celle-ci, confirme notre assertion dans le Criton :

SOCRATE : Voyons maintenant comment on a établi ce principe. Un homme qui s’exerce à la gymnastique et qui en fait son étude prête-t-il attention à l’éloge, à la critique, à l’opinion du premier venu, ou de celui-là seul qui est son médecin ou son pédotribe ?

CRITON : De celui-là seul.

SOCRATE : C’est donc de celui-là seul qu’il doit craindre la critique et apprécier l’éloge, sans s’inquiéter du grand nombre.

CRITON : Évidemment oui.

SOCRATE : Il devra donc agir, s’exercer, manger et boire comme en décidera l’homme unique qui le dirige et qui est compétent, plutôt que de suivre l’avis de tous les autres ensemble.

CRITON : C’est incontestable !

SOCRATE : Voilà qui est entendu. Mais s’il désobéit à cet homme unique, s’il dédaigne son opinion et ses éloges pour suivre les avis de la foule incompétente, n’en éprouvera-t-il aucun mal ?

CRITON : Certainement si.

SOCRATE : Mais quel mal ? Sur quoi se portera-t-il ? Sur quelle partie de l’individu désobéissant ?

CRITON : Sur son corps, évidemment ; car c’est son corps qu’il ruine.

SOCRATE : Bien dit, mais pour ne pas passer tout en revue, Criton, n’en est-il pas ainsi du reste ? Et, en particulier, quand il s’agit du juste et de l’injuste, du laid et du beau, du bien et du mal, dont nous délibérons à présent, est-ce l’opinion du grand nombre que nous devons suivre et craindre, ou celle du seul juge compétent, s’il en est un ? Et ce juge unique, ne devons-nous pas le respecter et le craindre plus que tous les autres ensemble ? Car si nous ne lui obéissons pas nous corromprons et gâterons ce qui, comme nous le disons, s’améliore par la justice et se perd par l’injustice. Ou faut-il croire que tout cela n’est rien ?

CRITON : Je suis de ton avis là-dessus Socrate.



En effet, la démocratie dans son sens étymologique premier est une forme de dictature de la majorité ! Et les oppositions et les blocages du peuple aux réformes de leur gouvernement en sont de pertinentes illustrations ! Ainsi, si la démocratie n'est pas encadrée par des règles de droit immuables et limitées en la distribution de la souveraineté, elle s'auto-détruira ! Et c'est uniquement sur la base de ces lois immuables et de l'étendue de son pouvoir distribué à la population que l'on peut la qualifier de religion mécréante car une démocratie sans immuabilité, ne possède pas en soi d'identité fixe, et s'orientera vers le système organisationnel de sa majorité, d'où la permission de l'utiliser stratégiquement et temporairement pour améliorer le sort des musulmans selon les principes du réformisme3.



C'est pourquoi, les démocrates extrémistes refusent la participation des musulmans à une élection présidentielle car considérant leur victoire potentielle comme la fin de la démocratie. A partir de là, nous ne pouvons pas dire que la participation à un système démocratique est en soi un acte d'apostasie tant que cette participation n'implique pas une négations des principes immuables de la foi musulmane.



En effet, si on limite le pouvoir et le nombre des personnes participatifs à ce dernier alors nous n'avons plus à faire avec une religion mécréante car, effectivement, l'Islam, et ce bien avant que le monde occidental ne découvre la démocratie, a octroyé une part de souveraineté à une partie de la population ! C'est pourquoi la désignation de l'autorité et du successeur s'est réalisée dans le monde musulman, dans ses premiers temps, par la consultation et l'élection d'une élite avant l'apparition de la monarchie et des dynasties. Et d'ailleurs Omar Ibn al Khatab, durant son califat, destitua l'un de ses gouverneurs sur la base du mécontentement de la population du territoire en question.



En outre, le Cheikh al Maqdissi se trompe en affirmant que la démocratie est le fruit de la laïcité car elle est la conséquence de l'opposition envers son contraire soit la gouvernance par un seul, dans l'intérêt de celui-ci au détriment de son peuple. Le système islamique est un système de juste milieu à équidistance de ces deux extrêmes car il s'oppose à la souveraineté égoïste d'un seul et aussi à la souveraineté absolue du peuple, et repose principalement sur l'autorité d'un seul dans l'intérêt de tous, impliquant la notion de consultation et de compassion envers la population. Les tournées nocturnes dans les rues de Médine instituées par Omar ibn al Khattab pour se renseigner de la situation du peuple et son combat contre toutes les formes de la corruption sont célèbres, à tel point que l'on retient de lui sa fameuse expression relative à sa crainte vis-à-vis de Dieu des douleurs d'une brebis causée par une route mal aplanie de son empire !

 

En somme, la démocratie n'est pas contraire à l'Islam tant qu'on limite bien évidemment le pouvoir et le nombre des participants car le domaine législatif n'est pas entièrement et absolument réservé à Allah4 puisque les gouverneurs et les juges peuvent légiférer sur les peines liées à une infraction de la Loi musulmane, qui n'ont pas été explicitées par le Coran et la Sunna comme la peine de l'ivresse par exemple. Il découle, effectivement, selon la pensée d'Ibn Hazm l'existence d'un droit consensuel élaboré par l'homme, traitant des questions inexistantes de l'époque prophétique et reposant sur les principes des sources islamiques. En effet, l'Islam à l'époque du Prophète n'a pas traité toutes les questions de droit commun, ni celles relatives à la succession, à l'organisation et à l'administration d'un État hégémonique, grand et puissant et c'est pourquoi celles-ci furent principalement élaborées sous le califat de Omar Ibn al Khattab qui sous l'impuslion d'al Walid ben Hichem ben al Moughira imposa l'élaboration de registres (dawanine) pour chaque secteur, et ce, en copiant le meilleur de l'empire byzantin soit le diwan al Qada (registre judiciaire), diwan al ihsa (registre de recencement), diwan al kharaj (registre de l'impôt), diwan al barid (registre de la poste), diwan al jound (registre de l'armée), diwan al daqiq (registre de ravitaillement)...

 

A partir de cette réflexion, la participation à un système démocratique qui n'implique pas la négation de principes islamiques comme l'élection de l'autorité d'une municipalité, et ce, dans l'intention d'améliorer la situation des musulmans est à encourager surtout quand la non participation risque de détériorer la situation de ces mêmes musulmans ! En effet, le fait de se taire face à l'injustice et à sa progression, c'est être assimilé selon les savants Ibn Taymiyya et Ibn Qayyoum à un diable muet car celui qui ne participe pas à l'amélioration du sort de sa communauté, participe indirectement à sa détérioration en renforçant par son écartement l'opposition !

 

N'oublions pas, pour finir et renforcer notre argumenation que la concession est permise par stratégie selon l'exemple de notre prophète lors du pacte d'al Houdaybiya...

 

Mahdy Ibn Salah

1Extrait de son ouvrage « la religion démocratie »

2C42/21

3Tout élément participe directement ou indirectement à l'épanouissement du système dans lequel il évolue. Le réformisme musulman propose aux musulmans qui vivent au sein de sociétés non musulmanes de réformer leur système de l'intérieur afin de légaliser leur participation à l'instar des anticorps qui purifient et améliorent le sort d'un corps malade.

4Contre l'avis des khawaridjs qui s'opposèrent justement à Ibn Abbas sur cette question.

  • Aucun commentaire trouvé